Le verbe du Nkúl : Ce tam-tam qui invite les esprits à investir l’espace

Retour sur le surgissement mystique du 21 février 2020 au Lycée Bilingue de Kyé-Ossi. Comment les vibrations sacrées du Nkúl ont permis à un jeune lycéen de s’élever et de communier avec les forces invisibles des ancêtres Ekang.

 

La cour du Lycée Bilingue de Kyé-Ossi s’est transformée en un véritable sanctuaire temporel le 21 février 2020. Cet article s’inspire des travaux et des observations de terrain documentés par Jean Hervé Njangan Ndjemba, alors enseignant de Langues et Cultures Nationales (LCN) au sein de cet établissement. À l’occasion de la Journée Internationale de la Langue Maternelle, l’établissement a abrité un événement culturel majeur de la Vallée-du-Ntem : la danse mystique Ndong Mba.

Portée par l’enseignant de Langues et Cultures Nationales (LCN), Jean Hervé Njangan Ndjemba, avec l’appui technique de l’inspecteur régional, Antoine Edzanga et sous la supervision du proviseur, Abega Omgba Martin, cette célébration a mobilisé le gotha administratif et traditionnel de la région.

Autour de figures de proue comme Marie Eteta’a Ekounda épouse Abé (DRES Sud), le sous-préfet Victorien Happi De Nguiamba, et le Maire Jean Marie Zué Zué, plusieurs établissements (Collèges Mgr Nkou, Saint Maurice, Lycée Technique) ont rivalisé de créativité. Mais au-delà des 80 plats traditionnels et des expositions d’art, c’est un véritable surgissement mystique qui a marqué les esprits.

 

La danse Ndong Mba

C’est au cœur de cette effervescence qu’a surgi la prestation la plus spectaculaire : la danse initiatique Ndong Mba. Exécutée par un groupe de 21 jeunes de moins de 19 ans, dirigé par Mve Eya’ama Dardy Franck (élève en première au Collège Mgr Nkou), la performance a figé l’assistance. Au centre de la scène, un poteau de cinq mètres de haut avait été planté à seulement 40 centimètres de profondeur. Pourtant, malgré cette fragilité physique évidente, la structure est restée d’une stabilité totale durant toute la cérémonie. Pour les initiés et les observateurs présents, aucun doute : les forces spirituelles de l’univers Beti-Búlu-Fang étaient à l’œuvre.

 

Le verbe du bois

Le cœur battant de ce miracle rituel repose entièrement sur le Nkúl, joué par un élève. Dans la cosmogonie Ekang, ce tam-tam parlant est sacré : il ne produit pas de la musique, il performe une parole. Sous les baguettes d’un joueur initié exprimant des rythmes complexes et répétitifs, les sons ouvrent littéralement un couloir entre le visible et l’invisible.

Le son du Nkúl agit directement sur le réel, une dimension performative largement théorisée par l’anthropologue Louis Perrois. Ce chercheur émérite, qui a dédié sa vie au décodage des traditions esthétiques et rituelles de l’aire culturelle Ekang entre le Cameroun et le Gabon, affirmait que cet instrument n’est pas un simple objet de divertissement. Portés par cette cadence hypnotique, les chants collectifs créent l’atmosphère indispensable à l’invocation.

Dans la pure tradition, ce tam-tam qui fait parler les ancêtres matérialise son pouvoir : les esprits investissent alors l’espace pour neutraliser la peur, décupler l’endurance et transmettre une force mystique temporaire au jeune chef de groupe. C’est cette approche anthropologique de Louis Perrois -qui lie l’art à l’action spirituelle- qui permet d’expliquer scientifiquement la ferveur et les phénomènes observés lors des danses mystiques comme le Ndong Mba à Kyé-Ossi.

 

L’axe du cosmos

Revêtu d’une peau de panthère -symbole de puissance spirituelle- et drapé de feuilles de bananier, le jeune Mve Eya’ama Dardy Franck a entamé son ascension verticale sous les acclamations de la foule et les salves ininterrompues du tam-tam. Arrivé au sommet du poteau, l’impensable s’est produit : le danseur s’est laissé suspendre dans le vide pendant de longues dizaines de minutes, maintenant tout son corps en équilibre sur la pointe du bois appuyée contre son seul nombril. Dans l’anthropologie africaine, cette élévation transforme le poteau en un axe cosmique reliant la terre et le ciel. Le nombril devient le point de contact fusionnel entre les vivants et l’énergie des ancêtres.

 

École de l’identité

Cette prouesse réalisée en milieu scolaire prouve que les traditions rituelles Ekang ne sont pas de simples reliques folkloriques, mais un patrimoine vivant, vecteur de mémoire et de cohésion. L’initiative des enseignants de Langues et Cultures Nationales de Kyé-Ossi et d’Ambam démontre ainsi la pertinence d’intégrer les savoirs endogènes dans les systèmes éducatifs modernes. À l’heure de la mondialisation et malgré l’influence des courants exogènes, le Nkúl refuse de se muer en objet de musée : il continue de résonner lors des célébrations patrimoniales d’Afrique centrale. Pour les chercheurs et promoteurs culturels, la sauvegarde de cet instrument s’impose comme un enjeu pédagogique majeur, rappelant que la communication traditionnelle africaine repose sur une alliance subtile entre le geste, la parole et l’esprit. C’est cet héritage immatériel précieux qui offre à la jeunesse la richesse anthropologique de l’Afrique en général, et celle du Cameroun en particulier, s’érigeant en un pont solide entre le passé et l’avenir.

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