Cameroun : La vente des terres ancestrales ou l’effacement de l’identité des peuples

Au Cameroun, la vente massive des terres ancestrales soulève une inquiétude profonde dans plusieurs communautés autochtones. Derrière les transactions foncières et la disparition progressive des forêts se cachent une réalité souvent ignorée : pour de nombreux peuples africains, le territoire n’est pas seulement une propriété matérielle, mais un espace sacré où vivent la mémoire, les ancêtres et l’identité collective.

 

Aujourd’hui au Cameroun, un phénomène prend silencieusement de l’ampleur dans plusieurs villages et communautés : des terres ancestrales sont vendues par centaines, parfois par milliers d’hectares. Des forêts entières changent de mains. Des espaces autrefois protégés par les traditions familiales deviennent progressivement des biens commerciaux. Des populations quittent leurs régions pour aller acheter des terres dans d’autres villages et d’autres villes, sans toujours mesurer le tort historique, culturel et spirituel que ces pratiques peuvent provoquer chez les peuples autochtones.

Car pour plusieurs communautés africaines, la terre ne se réduit pas à une simple question économique. Une terre n’est pas uniquement une superficie mesurable, ni un simple titre foncier. Le territoire porte une mémoire. Il conserve les traces des ancêtres, les récits des origines, les rites, les tombes, les symboles et les croyances transmis de génération en génération.

Chez le peuple Ékang notamment, le territoire possède une dimension profondément spirituelle. Dans cette vision traditionnelle du monde, certaines forêts, certaines rivières, certaines collines et certains arbres ne sont pas considérés comme de simples éléments de la nature. Ils représentent des espaces de connexion entre les vivants et les disparus. La forêt n’est pas vide ; elle est habitée par une mémoire invisible. La terre devient alors le lieu où les ancêtres continuent symboliquement d’exister à travers les générations.

Dans cette culture animiste, vendre un terrain revient parfois à vendre le contact avec l’au-delà. C’est couper le lien avec ceux qui ont fondé le village, transmis les rites, protégé les familles et légué un patrimoine collectif aux descendants. Voilà pourquoi, autrefois, les anciens vendaient rarement les terres familiales. Ils considéraient qu’ils n’étaient pas propriétaires absolus du territoire, mais simplement des gardiens chargés de le transmettre intact aux générations futures.

Aujourd’hui malheureusement, sous la pression de l’argent, de l’urbanisation et des difficultés économiques, beaucoup oublient cette responsabilité historique. Certains cèdent les terrains hérités des grands-parents pour répondre à des besoins immédiats : construire en ville, acheter un véhicule, voyager ou résoudre des problèmes passagers. Pourtant, quelques années plus tard, il ne reste souvent ni argent, ni patrimoine.

 

Les regrets reviennent alors au galop

Le danger est immense pour les peuples autochtones. À force de vendre les terres ancestrales, plusieurs communautés risquent de devenir étrangères sur leurs propres territoires. Des générations entières pourraient grandir sans forêt sacrée, sans patrimoine collectif, sans héritage territorial. Le cas des Ewondo à Yaoundé illustre déjà cette inquiétude : beaucoup estiment qu’ils sont progressivement devenus des nomades dans leur propre espace ancestral, évidés de leurs terres au fil des occupations et des ventes incontrôlées. Or, lorsqu’un peuple perd son territoire, il perd aussi une partie de son identité.

Chez les Ékang, la langue elle-même est liée à la terre. Cette langue ancienne, porteuse d’une mémoire préhistorique, contient les noms des arbres, des rivières, des lieux sacrés et des chemins ancestraux. Chaque mot traduit une relation particulière entre l’homme et son environnement. Quand le territoire disparaît, la langue commence également à s’effacer. Comment transmettre aux enfants la signification sacrée d’une rivière ou d’une forêt lorsque ces espaces ont été détruits ou vendus ? Comment préserver les rites traditionnels lorsqu’il n’existe plus de lieux pour les pratiquer ?

Le drame dépasse donc largement la simple question foncière. Il devient culturel, spirituel et civilisationnel. Certaines essences comme le Moabi occupaient d’ailleurs une place particulière dans les croyances traditionnelles. Après certains rites, ces arbres étaient considérés comme protecteurs des enfants et symboles de stabilité pour les familles. Couper ces arbres ou vendre les espaces où ils se trouvent sans respect des traditions revient, pour plusieurs anciens, à détruire des repères sacrés construits depuis des siècles.

Même la manière d’enterrer les morts révèle l’importance du territoire dans les cultures camerounaises. Lorsqu’un ressortissant de l’Ouest décède dans le Sud du Cameroun, sa famille organise souvent le transfert du corps vers le village ancestral. Ce geste n’est pas seulement culturel ou sentimental. Il traduit une conviction profonde : l’homme doit retourner à la terre de ses ancêtres afin de préserver le lien entre sa lignée, son histoire et son territoire.

 

Sans territoire, il n’y a plus d’enracinement

D’après le docteur Érisien Mba, anthropologue, « Il faut comprendre que chaque peuple, c’est-à-dire les races, les ethnies, les tribus, les clans, se définissent par leur territoire. Autrement dit par les étendues de terre leur appartenant. Privée de ces territoires-là, une ethnie est condamnée à errer, à disparaître ou à se constituer en une réelle menace, une menace envahissante et déstabilisante pour les autres. Sans vouloir déconstruire l’hospitalité, l’unité et le vivre-ensemble et le fait que le Cameroun appartient à tous les Camerounais, nous voulons attirer l’attention sur un fait qui demain risque de devenir un foyer de tensions difficiles à gérer, c’est-à-dire les ventes massives des terres appartenant aux Ékang.

Malgré l’acculturation, c’est-à-dire l’adhésion des Ékang à la religion et aux cultures étrangères, il faut comprendre que l’être humain retourne toujours à ses premières adhésions. Et les adhésions des Ékang, c’est qu’ils sont animistes. L’animisme, comme vous le savez très bien, est le fait que la religion se focalise, s’enracine intimement avec l’environnement. L’environnement des Ékang n’est pas seulement un espace de vie. Mais c’est également une mémoire, c’est-à-dire un lieu où sont enterrés leurs ancêtres. Et nous savons que dans la région animiste, c’est le culte des crânes, c’est le culte des eaux. La spiritualité traditionnelle des Ékang, c’est le « ngi », le « mәlán », le « bisima » (rite de guérison ancestral par la danse), le «mәsandá » (la colère des ancêtres). C’est le sceau du peuple Ékang. Ce sont toutes ces pratiques spirituelles qui constituent le peuple Ékang, et ces pratiques-là dépendent de l’environnement. Quand le moment viendra, on va assister à la revendication identitaire. Et ce qui est déjà le cas. Nous assistons aujourd’hui à ce que nous appelons le retour aux sources. Il y aura la revendication identitaire chez les Ékang, qui sera celle de leur espace qui est un espace de culte.

Chez les animistes, l’environnement est le tremplin de la spiritualité. Parce que c’est là où on est né. C’est à cet endroit-là que l’on a enterré le cordon ombilical, le placenta, que l’on a poussé notre premier cri. C’est à cet endroit que la jeune fille a vu le sang pour la première fois, que sont enterrés les ancêtres, que sont enterrés les objets, les artefacts, que se trouvent les arbres, ces témoins silencieux qui nous observent, les objets, les rivières dans lesquelles on s’est baigné, les esprits qui nous connaissent. Voilà pourquoi quand quelqu’un vient en ville et que ses choses ne marchent pas bien, on lui dit : « Rentre au village ! ». Et quand on regarde comment on appelle le village dans les langues Ékang, on dit « Nlàm », qui vient du mot « ǹlám » signifiant piéger ou organiser. « ǹlám màm », on programme parce que dans l’animisme, l’être humain peut être programmé, élevé, purifié, soigné, reconditionné. Et ce reconditionnement vient du fait de l’environnement. Si nous n’avons plus certains arbres, si nous n’avons plus certains sites, certains endroits sacrés, certaines grottes, si certaines rivières ne sont plus accessibles parce qu’on les a vendues, alors on aura un cas de revendication identitaire. Il faudra rétrocéder cet espace-là aux Ékang qui vont vouloir retrouver leur identité ».

 

L’argent passe, le territoire reste

Un terrain vendu en quelques heures peut représenter un héritage construit pendant plusieurs siècles. Les ancêtres ont parfois protégé ces espaces au prix de migrations, de guerres et de sacrifices immenses. Ce patrimoine ne devrait pas disparaître sous l’effet de la précipitation, de la pauvreté ou de l’ignorance de sa valeur réelle.

La Constitution camerounaise de 1972 rappelle l’unité nationale et la coexistence des peuples dans un même État. Mais au-delà des textes modernes, une vérité anthropologique demeure : un peuple sans territoire devient un peuple fragilisé. Sans terre, les fils deviennent des nomades vidés de leur mémoire. Sans terre, les traditions deviennent des souvenirs fragiles. Sans terre, les ancêtres cessent progressivement d’habiter la conscience collective. Le peuple, c’est son territoire.

 


Marie-Noëlle Etoungou

Journal INTÉGRATION n° 737 du 22 mai 2026

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