La grammaire du búlu : les secrets du système de concordance

Cette étude approfondie de Gabriel Olle décrypte les mécanismes de l’accord grammatical en langue búlu. L’analyse démontre comment le nominal indépendant régit la concordance avec les adjectifs et les verbes, tout en explorant l’influence cruciale des variations tonales et des connectifs sur la structure phrase, tant à l’oral qu’à l’écrit.

Le système de concordance de la langue búlu régit l’accord des noms, des adjectifs et des verbes. Il est fixé par le nominal indépendant qui impose un préfixe d’accord au nominal dépendant.

 

1. Le nominal indépendant

Le nominal indépendant ou nom déterminé est un nom noyau, mot principal et obligatoire d’un groupe nominal (GN) ou d’une phrase. Il s’agit souvent d’un nom qui impose un préfixe d’accord, en fonction de sa classe nominale, aux autres mots qui sont des nominaux dépendants (noms, adjectifs, verbes).

Exemple : məndím mə́ mvəŋ mə́sə mə́ nə m̀fúbán (toutes les eaux de pluie sont propres)

– nominal indépendant : məndím (les eaux). Son préfixe « mə » est importé chez tous les autres éléments dépendants y rattachés.

 

2. Le nominal dépendant

Le nominal dépendant ou nominal déterminant est soit un nom, soit un adjectif qui se rattache au nom noyau pour former un groupe nominal (GN), soit un verbe exprimant une existence, une manière d’être, une position, une action ou un mouvement dans la phrase.

Exemple : məndím mə́ mvəŋ mə́sə mə́ nə m̀fúbán (toutes les eaux de pluie sont propres).

– les nominaux dépendants de cette phrase sont :

   > mvəŋ (la pluie): nom

   > mə́sə (toutes): adjectif indéfini

   > mə́ nə m̀fúban (sont propres): verbe

 

3. Le préfixe d’accord

Le préfixe d’accord ou préfixe dépendant est un morphème d’accord qui est une particule significative ou une marque grammaticale, déclenché par le nominal indépendant pour marquer l’accord des noms, des adjectifs et des verbes (nominaux dépendants). Lorsqu’il se rattache à un mot, le préfixe d’accord peut être soit un connectif, soit un préfixe adjectival, soit un préfixe verbal.

 

a. Le connectif

Le connectif est un préfixe d’accord, référent du nom indépendant, qui se trouve entre deux substantifs, dont le premier, nom noyau, est le déterminé encore appelé nom complété et le second est le déterminant qui est un nom complément ou nom complétant, pour former un groupe nominal (GN).

Exemple : məndá mə́ bot (les maisons des gens).

Ainsi, məndá mə́ bot est un groupe nominal (GN) constitué :

– du nom complété : məndá

– du connectif : mə́

– du nom complément : bot

Le connectif se manifeste de trois (03) manières : soit par un ton bas ou haut, soit par sa présence, soit par sa disparition.

 

a.1. Le ton connectif

On parle de ton connectif lorsque le ton bas ou le ton haut (flottant), dépourvu de support, manifeste sa présence en s’assemblant avec le ton contraire du mot qu’il suit (le nom complété) ou qu’il précède (nom complément) pour former une variation tonale.

 

a.1.1. Le ton connectif à ton bas

Il intervient entre le nom complété au singulier des classes nominales 1 et 9 et le nom complément au singulier ou au pluriel et provoque un changement tonal sur la syllabe (finale) du nom complété.

(Classe 1)

mɔ́n a mot > mɔ́n   ̀  mot  > mɔ̂n mot (l’enfant de quelqu’un)

mɔ̌nyáŋ a mot  > mǎnyáŋ   ̀  mot > mǎnyâŋ mot (le frère de quelqu’un)

Mais il n’y pas de changement tonal lorsque la dernière syllabe du nom complété porte un ton bas.

m̀bonde a bɔ́n  >  m̀bonde  ̀ bɔ́n > m̀bonde bɔ́n (le parent des enfants)

 

(Classe 9)

kúp ə ǹlam > kúp ̀ ǹlam > kúp ǹlam (la poule du village)

Mais il n’y pas de changement tonal lorsque la dernière syllabe du nom complété porte un ton bas.

nyak a bot > nyak  ̀ bot > nya’a bot (le bœuf des gens)

 

a.1.2. Le ton connectif à ton haut

Il intervient entre le nom complété des classes nominales allant de 3, à 11 et le nom complément au singulier ou au pluriel.

(Classe 3)   

ǹsəŋ ə́ bot   > ǹsəŋ  ́ bod > ǹsə̌ŋ bot (la cour des gens)

Mais il n’y pas de changement tonal lorsque la dernière syllabe du nom complété porte un ton haut ou un ton moyen à la dernière syllabe.

m̀bíl ə́ mot  > m̀bíl  ́ mot > m̀bíl mot (la course de quelqu’un)

m̀bīl ə́ tít   > m̀bīl  ́ tít   > m̀bīl tít (le terrier de l’animal)

 

(Classe 5)

abum ə́ mot > abum  ́ mot > abǔm mot (le ventre de quelqu’un)

Mais il n’y pas de changement tonal lorsque la dernière syllabe du nom complété porte un ton haut ou ton moyen.

alén ə́ bot > alə́n  ́ bot > alə́n bot (le palmier des gens)

jāl ə́ mot > jāl ’ mot > jāl mot (le village de quelqu’un)

 

(Classe 7)

Ekɔn ə́ mot > ekɔn  ́ mot > ekɔ̌n mot (le plantain de quelqu’un)

Mais il n’y pas de changement tonal lorsque la dernière syllabe du nom complété porte un ton haut ou un ton moyen.

jóm ə́ mot > jóm  ́ mot > jóm mot (la chose de quelqu’un)

jāt ə́ mot > jāt  ́ mot > jāt mot (le panier de quelqu’un)

 

a.1.3. Le changement tonal sur le nom complément

Le changement tonal sur le nom complément dans la langue búlu s’opère généralement en présence du connectif à ton haut. Non seulement le ton haut est affecté à la dernière syllabe du nom complété, le connectif à ton haut provoque également un changement du ton bas de la syllabe initiale du nom complément qui devient haut dans les cas suivants :

– lorsque que préfixe initial du nom complément est une voyelle :

Abum ə́ Esomba > abum  ́ Esomba > abǔm Ésomba (le ventre d’Essomba)

elé ə́ afan > elé   ́ afan > elé áfan (l’arbre sauvage)

 

– lorsque que le préfixe initial du nom complément est une nasale syllabique (à ton bas)

angónga ə́ m̀bɔ́n > angónga  ́ m̀bɔ́n > angóngǎ ḿbɔ́n > (la boîte d’huile)

ekob ə́ m̀boŋ > ekob  ́ m̀boŋ > ekǒb ḿboŋ (la peau du manioc)

 

– lorsque que le préfixe initial du nom complément est de la forme consonne-voyelle à ton bas suivi d’une syllabe à ton haut, le connectif peut disparaitre sans que son ton (haut) ne soit affecté à ce dernier :

eláe ə́ məndím > eláe  ́məndím > eláe məndím (le verre d’eau)

esúá ə́ bidi > esúá  ́ bidí > esúá bidí (l’assiette de ourriture.

 

– lorsque que le préfixe initial du nom complément est de la forme consonne-voyelle à ton bas suivi d’une syllabe à ton haut, le connectif à ton (haut) provoque un changement du ton de la syllabe finale du nom completé qui devient haut dans les cas suivants :

ǹyɔmbe ə́ məndím > ǹyɔmbe  ́ məndím > ǹlyɔmbě məndím (la bouteille d’eau)

ǹsəŋ ə́ bivoē > ǹsəŋ  ́ bivoē > ǹsěŋ bivoē (les poteaux des maisons)

Mais, si le nom complément a deux syllabes ou plus à ton bas, il n’y a aucun changement tonal :

eláe ə́ məyɔk > eláe  ́ məyɔk > eláe məyɔk (le verre de vin)

ǹyɔmbe ə́ məyɔg > ǹyɔmbe  ́ məyɔk> ǹyɔmbě məyɔk (la bouteille de vin)

 

a. 2. La présence du connectif

Dans la langue búlu, le connectif affirme sa présence lorsque le nom complété est au pluriel et le nom complément est au singulier. C’est un préfixe dépendant de la forme (CV) qui est séparé aussi bien du déterminé que du déterminant. Il n’est donc pas sujet à l’élision. Il n’est pas non plus rattaché au déterminé indépendant, même si ce dernier commence par une voyelle.

(Classe 2)

  bɔ́n bə́ mot (les enfants de quelqu’un)

  bɔ́n bə́ ésɔngɔ́ (les enfants de ma tante)

 

(Classe 4) 

  miǹsaŋ mí ediba’a (la joie d’une personne)

  mìm̀bé mí ndá (les portes de la maison)

 

(Classe 6) 

məndím mə́ mvəŋ (l’eau de pluie)

məwók mə́ mɔ́n (l’obéissance de l’enfant)

 

(Classe 8)

  biláe bí mot (les verres de quelqu’un)

  bidí bí alúk (la nourriture du mariage)

Le connectif peut amener des modifications tonales de la première syllabe du nom complément.

 

(Classe 2)

bingá bə́ tatə́ > bingá bə́ tātə́ (les femmes de mon père)

 

(Classe 2)

bɔ́n bə́ mɔ́nyāŋ > bɔ́n bə́ mɔ̀ɔ̄nyāŋ (les enfants de son frère)

 

(Classe 4)

miǹsəŋ mí sikólo > miǹsəŋ mí sikólo (les cours de l’école)

 

(Classe 8)

bidí bí ngo’é > bidí bí ngó’é (le repas du soir)

 

Remarque :

À l’écrit, le connectif n’est pas sujet à l’élision, c’est un préfixe dépendant. A l’oral cependant, on peut se le permettre sans que cela ne déforme le message.

– Écrire   məfāp mə́ alɔ̌t   au lieu de   məfāp má lɔ̌t

– Écrire   miǹsəŋ mí ábók   au lieu   de miǹsəŋ míábók

 

Mais à l’oral, devant la voyelle, le connectif subit une élision appelée élision des yeux ou élision de lecture.

(Classe 2)

bɔ́n bə́ Esomba > bɔ́n bə́ Ésomba

Lire :   bɔ́n bÉsomba (les enfants d’Essomba)

 

(Classe 2) 

bɔ́n bə́ ǹlam > bɔ́n bə́ ńlam

Lire :   bɔ́n bə́ǹlam (les fils du pays)

 

(classe 4)

miǹsəŋ mí abóg > miǹsəŋ mí ábóg

Lire:   miǹsəŋ Míábóg (les salles de danse)

miǹdu mí ajoe > miǹdu mí ájoe   

Lire:   miǹdu míajoe (les doigts de la banane)

 

(classe 6)

mís mə́ akuŋ > mís mə́ ákuŋ

Lire:   mís mákuŋ (les yeux de chouette)

məfāp mə́ onɔ̄n  > məfāp mə́ ónɔ̄n

Lire:   məfāp mónɔ̄n (les ailes de l’oiseau)

 

(classe 8)

biyáé bí anyu > biyáé bí ányu

Lire :  biyáé bíányu (les lèvres de la bouche)

 

a.3. La disparition du connectif

Lorsque le nom complété et le nom complément sont tous du pluriel, le connectif de la forme (CV) disparaît et entraîne des modifications tonales, à savoir :

– la syllabe du nom complété à ton bas en finale subit une modulation tonale bas-haut pendant que le nom complément de deux syllabes à tons bas ne subit aucune modification tonale.

məfan mə́ Bəkoe >  məfǎn Bəkoe (les forêts des Pygmées)

 

– la syllabe du nom complété à ton bas en finale subit une modulation tonale bas-haut pendant que le nom complément de trois syllabes, dont les deux premières à tons bas et la finale à ton haut, ne subit aucune modification tonale.

mənyu mə́ bətatə́ > mənyǔ bətatə́ (les décisions des ancêtres)

 

– la syllabe du nom complété à ton bas en finale subit une modulation tonale bas-haut. Le nom complément, qui a deux syllabes dont l’initiale est à ton bas et la finale est à ton haut ne subit aucune modification tonale.

miǹtəm mí bilé > miǹtə̌m bilé (les branches d’arbres)

bitun bí məbám > bitǔn məbám (les morceaux de planches)

 

– la syllabe finale du nom complété est à ton haut, les syllabes du nom complément sont à tons bas, aucune modification tonale pour chacun des deux noms dans la langue búlu.

məfúp mə́ bikɔn > məfúp bikɔn (les champs de plantains)

 

b. Le préfixe adjectival (PA)

Le préfixe adjectival (PA) est un morphème d’accord ou préfixe d’accord déclenché par un nom indépendant, nom déterminé, correspondant à sa classe nominale et rattaché au radical adjectival.

(classe 1) 

mɔ́n  atə  > mɔ́n  ̀ tə > mɔ̂n tə  (l’enfant en question)

mot  atə > mot   ̀ tə > motə̀ tə (l’homme en question)

 

(classe 2)

bɔ́n bə́tə  > bɔ́n bə́tē (les enfants en question)

 

(classe 3)

Ǹsəŋ ótə > ǹsəŋ  ́ tə > ǹsə̌ŋ tə (la cours en question)

 

(classe 4)

miǹsəŋ mítə  > miǹsəŋ mítə (les cours en question)

 

(classe 5)

 Abum étə > abum  ́ tə > abǔm tə (la nuit en question)

Jāl étə > jāl  ́ tə > jǎl tə (le village en question)

 

(classe 6)

məbum mə́tě > məbum mə́tē (les ventres en question)

māl mə́tə > māl mə́tə (les villages en question)

 

(classe 7)

Cette classe a les mêmes caractéristiques que la classe 5

 

(classe 8)     

bíóm bítə > bíóm bítə (les choses en question)

 

(classe 9)

Ovón ótə > ovón  ́ tə > ovón tə (la hache en question)

Sām etə > sām  ̀ tə > sa᷆m tə (la fleur en question)

Kúp etə > kúp  ̀ tə > kûp tə (la poule en question)

 

(classe 10)

Avón étə > avón  ́ tə > avón tə (les haches en question)

Məsām mə́tə > məsām mə́tə (les fleurs en question)

Kúp etə > kúp  etə (les poules en question)

Bəkúp bə́tə > bəkúp  bə́tə > (les poules en question)

 

c. Le préfixe verbal

Le préfixe verbal (PV) est un morphème d’accord ou préfixe d’accord déclenché par un nom indépendant, nom déterminé, correspondant à sa classe nominale et rattaché au radical verbal.

Préfixes verbaux Classes nominales
a classe 1
bə́ classe 2
ó classe 3, 11 et 16
classe 4
á, lə́, də́ classe 5
mə́ classe 6
é classe 7
classe 8
e classe 9
é classe 10

(classe 1) mod a a ku   > mod a ku

(classe 2) bod bə́ a ku  > bod bâ ku

(classe 3) ǹtáŋán ó a ku > ǹtáŋán wɔ́ ku

(classe 4) miǹtáŋán a ku > miǹtáŋán míá  ku

(classe 5) alú/dís/jāl də́ a ku > alú/dís/jāl dá ku 

(classe 6) məlú/mís/māl mə́ a ku > məlú/mís/māl má ku

(classe 7) elé/jóm jə́ a ku  > elé/jóm já ku

(classe 8) bilé/bíóm a ku > bilé/bíóm bíá ku

(classe 9) ovón ó a ku > avón wɔ́ ku

(classe 10) avón də́ a ku > avón dá ku

 

Notes et références

Dr. ESSIANE Marylin, Dr NDJEMBA NDJEMBA Jean Hervé, MIMFOUMOU Ariel, OLLE EBALE, Livret d’Activités en Langue Búlu, Thanks, 2020.

ABEGA Prosper, Tonologie de la langue ewondo: l’ewondo sans les tons est une langue morte, Presses de l’UCAC, 1998, pour comparaison avec le búlu.

ABESSOLO NNOMO Thierry et ETOGO MBEZELE Luc, Éléments de grammaire ewondo, Tome 1, 1982, pour comparaison avec le búlu.

ESSONO Jean-Marie, Langue et culture ewondo, Belles lettres, 2000, pour comparaison avec le búlu.

ESSONO Jean-Marie, Phonétique-phonologie et morphophonologie, Cameroon university press, 2006, Pp. 35-104, pour comparaison avec le búlu.

MEKE MEKE Michel, Ǹláŋán ai ǹtilán ǹkɔ́bɔ́ Ewondo, Collection PROPELCA n°128, novembre 2003, pour comparaison avec le búlu.

NGUEFFO Noé et SADEMBOUO Etienne, Phonétique pratique – classe de 6ème, Collection PROPELCA n°41, 2010, pour comparaison avec le búlu.

NGUEFFO Noé et SADEMBOUO Etienne, Phonétique pratique – classe de 5ème, Collection PROPELCA n°42, 2010, pour comparaison avec le búlu.

Z. LOLO Simon, Ewondo y’ana – Ayege bifas 40, 2006, pour comparaison avec le búlu.

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