Cameroun : Quand l’école devient le laboratoire du « vivre-ensemble » par la culture

Face aux replis identitaires, les clubs Langues, Arts et Cultures (CLAC) transforment les lycées d’Ambam et de Kyé-Ossi en laboratoires du vivre-ensemble. Une initiative pédagogique qui unit la jeunesse camerounaise par la valorisation de sa diversité linguistique et culturelle.

 

Dans un monde hyperconnecté mais paradoxalement fragmenté par les replis communautaires, la salle de classe ne peut plus se contenter d’être un simple lieu de transmission des savoirs académiques. Au Cameroun, véritable mosaïque de la richesse linguistique et culturelle exceptionnelle, l’école se dresse désormais comme le rempart majeur contre les tensions identitaires. C’est au cœur de ce défi de cohésion sociale que les clubs scolaires dédiés aux langues, aux arts et aux cultures nationales déploient leur plein potentiel.
Parmi les initiatives qui retiennent l’attention, l’expérience du Club Langues, Arts et Cultures (CLAC), expérimentée successivement au sein des Lycées bilingues de Kyé-Ossi puis d’Ambam dans la région du Sud, s’impose comme une référence. En un peu plus de dix ans, ce projet pilote est devenu un modèle inspirant de promotion de la diversité culturelle, d’éducation citoyenne et de patriotisme.

 

La cour d’école comme rempart aux préjugés

L’ignorance mutuelle engendre souvent les stéréotypes les plus tenaces. Pour briser ces barrières invisibles mais bien réelles entre les élèves d’horizons divers, le CLAC a transformé l’espace scolaire en une agora d’échanges interculturels. À travers des prestations artistiques, des défilés et des causeries éducatives, les apprenants apprennent à décoder les codes culturels de leurs camarades.

Ce dialogue de proximité désamorce les tensions latentes. Enseignants et encadreurs s’accordent à dire que la participation à ces activités modifie profondément le regard des jeunes. Les différences ne sont plus perçues comme des motifs d’exclusion, mais comme des curiosités à explorer, jetant ainsi les bases d’une tolérance authentique au sein de la communauté éducative.

 

Valoriser les langues locales en milieu scolaire

Le Cameroun compte plusieurs centaines de langues nationales, véritables vecteurs de mémoire, d’identité et de savoirs traditionnels. Pendant des décennies, ces langues ont occupé une place marginale dans le système éducatif. Les clubs Langues, Arts et Cultures participent activement à la pérennisation et à la valorisation de la diversité linguistique en milieu scolaire. Contes, proverbes, chants traditionnels et séances d’initiation linguistique deviennent des canaux de transmission dynamiques pour reconnecter les élèves à leurs racines culturelles.

En plongeant au cœur des activités du CLAC, les apprenants s’offrent un véritable voyage initiatique à travers la mosaïque culturelle camerounaise. Bien plus qu’un simple apprentissage de leurs propres traditions, ce programme ouvre une fenêtre sur la richesse des autres communautés du pays. Une démarche citoyenne qui stimule l’ouverture d’esprit et pose les bases d’une conscience nationale forte, solidement ancrée dans le respect et la connaissance mutuelle. Pour les promoteurs de l’initiative, la maîtrise et la valorisation des langues nationales représentent un enjeu crucial de souveraineté culturelle et de développement durable.

 

La culture comme rempart contre le repli

Face à la menace grandissante des replis identitaires, le CLAC s’impose comme un véritable rempart. En incitant les apprenants à découvrir la richesse des autres communautés camerounaises, cette initiative cultive l’ouverture d’esprit et forge une conscience nationale unie, indispensable pour déconstruire les préjugés et les clivages. Dans plusieurs sociétés africaines contemporaines, les tensions communautaires trouvent parfois leur origine dans les logiques de fermeture identitaire. Face à cette réalité, les initiatives scolaires favorisant le brassage culturel constituent des réponses concrètes et éducatives.

Le CLAC développe une approche originale fondée sur le relativisme culturel. Lors des défilés et manifestations officielles, les élèves choisissent généralement des tissus communs, mais chacun reste libre de confectionner une tenue inspirée soit de sa propre aire culturelle, soit d’une autre culture camerounaise.
Ce choix pédagogique est fortement symbolique. Il enseigne aux jeunes qu’il est possible d’apprécier et de valoriser une culture autre que la sienne sans renier son identité. Ainsi, les différences cessent d’être perçues comme des barrières pour devenir des opportunités d’enrichissement mutuel.

 

Une contribution à l’éducation citoyenne et patriotique

Au-delà des dimensions artistiques et culturelles, les clubs de ce type participent pleinement à l’éducation citoyenne. Ils inculquent aux jeunes des valeurs telles que la discipline, le respect des autres, l’engagement communautaire et le sens de l’intérêt général. Les défilés organisés à l’occasion des fêtes nationales, notamment le 20 mai, permettent aux élèves d’exprimer leur attachement à la nation camerounaise à travers la valorisation de ses multiples identités culturelles.

Le patriotisme qui s’y construit n’est pas un patriotisme de l’uniformité qui efface les différences, mais un patriotisme d’intégration qui agrège toutes les composantes de la nation. L’amour de la patrie s’y exprime par la mise en valeur harmonieuse de toutes ses couleurs. En valorisant simultanément les cultures locales et l’unité nationale, ces clubs contribuent à former des citoyens capables de concilier enracinement culturel et ouverture républicaine.

 

Le CLAC : un laboratoire interculturel à suivre

Créé pour la première fois le 20 mai 2015 au Lycée Bilingue de Kyé-Ossi, puis implanté au Lycée Bilingue d’Ambam, le Club Langues, Arts et Cultures constitue aujourd’hui une expérience éducative originale dans la Vallée-du-Ntem. Pendant plus d’une décennie, ce projet a permis à de nombreux jeunes de développer leur estime culturelle, leur créativité artistique et leur sens du vivre-ensemble. L’initiative démontre qu’avec de la volonté pédagogique et un engagement constant, l’école peut devenir un véritable laboratoire de paix sociale et d’unité nationale. Les établissements où le club est actif affichent un climat social plus apaisé et une baisse des incidents liés au tribalisme. À travers cette expérience, son promoteur, Jean Hervé Njangan Ndjemba, enseignant de Langues et Cultures Nationales (LCN), lance un appel aux responsables éducatifs, aux enseignants et aux communautés scolaires afin que des clubs similaires voient le jour dans d’autres établissements du Cameroun. À l’heure où le Cameroun cherche à consolider son unité nationale, l’expérience de la Vallée-du-Ntem prouve que l’école dispose des leviers nécessaires pour former une jeunesse consciente, fière de ses racines et résolument républicaine. Les clubs Langues, Arts et Cultures apparaissent aujourd’hui comme de véritables outils d’éducation au vivre-ensemble au Cameroun. En favorisant le brassage culturel, la promotion des langues nationales et l’ouverture à l’autre, ils contribuent à construire une citoyenneté fondée sur le respect de la diversité.

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