- Written by: Patrick Landry Amouguy
- 17 avril 2026
Entre bénédiction et purification, le rite de l’« Evaa mətɛ́ » (l’enlèvement de la salive) demeure un pilier de la spiritualité Bətí. Bien loin d’être un simple fluide biologique, la salive y devient un vecteur de destin, capable de sceller une réconciliation ou d’ouvrir les portes de la prospérité.
Le langage secret du « mətɛ́ »
Dans le quotidien, cracher peut être un signe de mépris ou de dégoût. Pourtant, sous le prisme de la culture Bətí, la salive (anden) mue en un instrument sacré : le mətɛ́. Si la science lui prête des vertus digestives, la tradition lui confère un pouvoir métaphysique. Ici, évacuer la salive n’est pas un geste banal ; c’est rejeter l’indisposition pour « recharger » le soulagement. Entre les mains des patriarches, ce fluide devient le carburant de deux actions majeures : la bénédiction (ǹtótōmama) et la purification (efúbu).
Ǹtótōmama, la triple alliance du bonheur
Pratiqué à l’aube ou au crépuscule, le rite de bénédiction est souvent l’acte final d’un adieu, marquant généralement le grand départ vers l’au-delà. Le chef de famille (mod dzǎl), garant de la lignée, officie pour ses proches. L’acte, nommé « âtwíí mətɛ́ », suit une chorégraphie précise : trois crachements pour une connexion totale entre le corps, l’âme et l’esprit.
Le premier jet frappe le sol pour expulser le mal. Le deuxième est envoyé vers le visage ou les mains, prophétisant la grâce. Le rituel s’achève par un mélange sacré de salive et de vin, consommé et partagé. Accompagné de paroles fortes comme « Ósū !» (Va de l’avant !), ce geste protège le bénéficiaire tout en retournant les mauvaises intentions contre d’éventuels agresseurs.
Purification : confesser pour renaître
Mais l’Evaa mətɛ́ est aussi le remède aux échecs répétés et à la malchance. Comme le souligne l’expert Atangana Joseph Célestin dans son ouvrage Des us et coutumes de nos ancêtres (Ntipress, 20210), ce rite d’absolution ne s’improvise pas. Il commence par une mise à nu : la confession publique. Le demandeur avoue ses fautes, ses calomnies et ses désobéissances pour solliciter le pardon de la communauté. Pour sceller cette réconciliation, un sacrifice (souvent un cabri) est offert. Dans certains cas, le rituel glisse vers l’esǒb nyɔ́l (le lavement du corps) dans une réserve d’eau sacrée (etɔg), mélange d’écorces et d’herbes de paix, de prospérité et d’abondance.
Un héritage vivant
Qu’il s’agisse d’investir un nouveau chef ou de clore un palabre familial, l’Evaa mətɛ́ rappelle que dans la sagesse africaine, la parole ne suffit pas toujours. Il faut un support physique, un lien charnel entre l’humain, la terre et le divin. Une tradition qui, aujourd’hui encore, assure l’équilibre social et spirituel du clan.
