« Manger avec les siens » : le rituel du « ngab tsíd » ou l’âme de la solidarité Ewondo

Chez les Ewondo, l’abattage d’une bête transcende le simple besoin alimentaire pour devenir un acte sacré de cohésion sociale. Entre découpe codifiée, distribution symbolique, générosité et fraternité, le rituel du « ngab tsíd » raconte l’histoire d’un peuple où la solitude n’a pas de place à table et répond à des codes ancestraux où chaque morceau raconte sa légende.

Dans la culture Ewondo, consommer seul le fruit de sa chasse ou de son élevage est impensable. Qu’il s’agisse d’une chèvre (kábad), d’un porc (ngoé) ou d’un gibier de brousse (eyə́m), la bête n’appartient jamais à la seule cellule familiale restreinte. Elle devient le moteur de valeurs cardinales : la générosité (fúlû afáŋ), l’affabilité (fúlû mgba) et le partage désintéressé (fúlû akab). Comme le souligne Joseph Célestin Atangana dans son ouvrage Des us et coutumes de nos ancêtres (Ntipress, 2010), le partage d’un animal est une affaire communautaire. Autour de la carcasse se dessine l’ayóm, cette communauté de destin qui unit les siens. Chaque membre y trouve sa place et son dû : du m̀bɛ tsídi (le dépeceur) au mǎn kál (le neveu utérin), en passant par les femmes (biníngá), l’oncle maternel (nyia ndómo), les adultes (mvindí), les enfants (bɔ́ngɔ́) et les anciens (bənyiá bodo). Au sommet de cette pyramide, le chef de famille (mod dzǎl) veille au respect de l’étiquette.

 

À chaque morceau son visage

Le rituel débute par le dépeçage (m̀bɛ tsíd), une tâche confiée à un initié qui opère avec précision sur des feuilles de bananiers. Une fois la carcasse découpée, chaque morceau est attribué selon une hiérarchie sociale et familiale rigoureuse. Le neveu utérin (mǎn kál), figure hautement respectée, reçoit traditionnellement l’« ǹló mān kál » qui est la tête (ǹló), symbolisant ainsi son lien privilégié avec la lignée maternelle.

Le partage se poursuit en honorant chaque membre du groupe. Le dépeceur (m̀bɛ tsídi) reçoit le collier ou le cou (kíŋ), appelé « nguna » ou « ngúndi », en reconnaissance de son travail technique. Les femmes héritent de la région lombaire, nommée symboliquement « ǹkǎg m̀byé » (le bassin de l’accoucheuse), tandis que l’oncle maternel et les adultes se partagent l’« odúg ndôm nyâŋ », une partie spécifique du bassin.

La noblesse des morceaux reflète également le rang social : les anciens et les chefs reçoivent l’« ongon bənyiá bodo » qui est la poitrine (ǹkug), alors que le chef de famille se voit remettre l’« otám », un assortiment comprenant le cœur (ǹnə́m), le foie (bisə́g) et les boyaux (miǹyɛ). Enfin, les enfants se réjouissent des pattes (məkul) ou (mim̀byɛ mí bɔ́ngɔ́), et les morceaux restants (bidzo) sont distribués aux autres membres de l’assemblée. Pour Joseph Célestin Atangana, la véritable richesse ne réside pas dans l’accumulation, mais dans la capacité à nourrir les siens. Une fierté qui se résume en une expression consacrée : « madí ai ayóm dáma » (je mange avec les miens). Plus qu’un repas, le partage de la viande est le socle de la solidarité africaine.

 

Patrick Landry AMOUGUY & Marie-Noëlle ETOUNGOU EDJIMBI, enseignante de Langues et Cultures Nationales

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